Frédéric Rocci : “les experts-comptables sont réticents au changement”

MB&Scott a rencontré une figure incontournable de la communauté des professionnels de la comptabilité, Frédéric Rocci, fondateur du site Compta Online, 1er portail d’actualité et forum de discussion destinés principalement aux professionnels du chiffre. Il partage pour MB&Scott sa vision des grands changements à venir dans ces métiers.

Aujourd’hui, le rôle des experts-comptables dépasse la tenue des comptes annuels et l’édition des déclarations fiscales et sociales. Comment les nouvelles technologies ont-elles participé à ce changement ?

Les experts-comptables commencent à utiliser les nouvelles technologies, mais globalement la profession est très en retard, en comparaison avec d’autres métiers. C’est en chemin, mais ce n’est pas encore systématique auprès de tous les experts-comptables.  

 


Ce sont surtout les nouvelles start-up dans les métiers du Chiffre, proposant des produits innovants, notamment dans l’automatisation de la saisie comptable, qui ont véritablement intégré les nouvelles technologies (intelligence artificielle, machine learning, Big Data, Cloud, blockchain…). Ils optimisent les outils comptables en faisant du « machine learning » : plus ils détiennent de données, et plus ils les automatisent. Cela limite les coûts sur le long terme, et cela donne de gros volumes en terme de données.

Le traitement automatisé des tâches comptables par les start-up qui proposent ce type de service est très récent. Il faut encore attendre avant que les experts-comptables intègrent ces pratiques.

Nous avons consacré un dossier sur Compta Online à toutes les nouvelles start-up innovantes des métiers du Chiffre.



Comment les experts-comptables, ancrés dans leurs habitudes, ont-ils accueilli ces nouveaux usages qui les impactent tant ?

Les experts-comptables semblent assez réticents à l’idée de changer leurs habitudes et leur business model. L’Ordre a beaucoup communiqué sur l’impact des nouvelles technologies, et les professionnels commencent à comprendre qu’ils doivent les intégrer dans leur stratégie. Ils doivent aussi réfléchir au fait que leur offre de services doit se simplifier et être plus accessible et transparente pour leurs clients : les entrepreneurs.

Certains d’entre eux arriveront à se remettre en question, et ils feront évoluer leur cabinet et leurs collaborateurs. Les autres seront rapidement dépassés et ne seront plus compétitifs.


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Le business model des experts-comptables est resté le même pendant des décennies. Là, on sent comme un frémissement…

Le business model des experts-comptables est lié à une obligation légale de tenue des comptes donc il n’a pas vraiment changé depuis des décennies. Un expert-comptable m’expliquait qu’il pouvait prévoir à l’avance et assez précisément son chiffre d’affaires annuel ainsi que son besoin en personnel, selon les périodes d’activités. C’est le paradis pour un entrepreneur !

 

Les nouvelles technologies changent la donne et on peut désormais en grande partie automatiser,  entre autres, la saisie comptable et d’autres tâches chronophages. Les experts-comptables doivent se tourner vers de nouveaux services plus qualitatifs, notamment le conseil et l’accompagnement.

 

Le problème est que l’expert-comptable n’a pas été préparé à communiquer sur ces nouvelles missions auprès de ses clients, et encore moins à trouver une solution pour les facturer ou à marketer ses compétences.

J’ai vu aux Etats-Unis des sociétés proposant de faire de la comptabilité gratuitement, oui vous avez bien lu, c’est un service gratuit ! La contrepartie est l’utilisation des données (anonymisées) à des fins statistiques et sûrement commerciales. La data, c’est le nerf de la guerre économique. Un tel système peut paraître impensable en France (CNIL, blocage des mentalités,…) mais jusqu’à quand ?



Quels nouveaux services les experts-comptables vont-ils proposer à leurs clients dans les prochaines années ?

Ils peuvent proposer des services simplifiés en s’appuyant précisément sur les nouvelles technologies. Par exemple, la validation de la lettre de mission pourrait se faire en ligne, avec un système de signature électronique. Il pourrait aussi y avoir des tableaux de bord en temps réel, des tableaux de trésorerie, des prévisionnels, à destination des entrepreneurs ; mais aussi une orientation de leurs services vers le conseil, comme évoqué précédemment.

 

Plus précisément, ce serait intéressant que les experts-comptables parviennent à catégoriser le conseil : pour des questions simples de la part de leurs clients, il pourrait y avoir un système de « FàQ » non facturable, comme un modèle freeminum, et pour des questions plus complexes, le système de facturation gagnerait à être plus transparent. Je pense aussi à des services qui rentreraient dans le cadre de l’inter-professionnalité : pour les questions juridiques, l’expert-comptable redirigerait ses clients vers un avocat ou un huissier, pour les questions d’ordre patrimonial vers un notaire, etc…

 

L’expert-comptable ne devrait pas vouloir traiter toutes ces questions alors qu’il ne détient naturellement pas toutes les compétences dans tous les secteurs. Pour cela, il faudrait qu’il arrive à s’entourer (c’est ce qu’on appelle le full service).

 

J’ai vu en 2015 un jugement de la cour de cassation où un client avait été condamné à payer son expert-comptable pour une demande de renseignement effectuée par email, demande auquel l’expert-comptable avait répondu en facturant. Pour moi, c’est un très mauvais signal envoyé aux entrepreneurs, au niveau de la confiance qui doit s’instaurer entre les deux partenaires.


Doit-on craindre ou doit-on espérer une ubérisation du métier d’expert-comptable ?

 

Le terme d’ubérisation est très à la mode et il fait peur à tout le monde avec un sentiment de fin du monde !

Je vais donc nuancer.

 

Le métier d’expert-comptable représente une obligation légale, et ne pourra donc pas disparaître. L’expert-comptable va devoir innover dans sa façon de communiquer et de vendre ses services. Par exemple, la future génération d’entrepreneurs « digital native » va forcément pousser l’expert-comptable à proposer des solutions pour simplifier son quotidien et se concentrer sur les véritables responsabilités de chef d’entreprise.

Pour l’entrepreneur : moins d’administratif et plus d’opérationnel.

Pour l’expert-comptable : moins de jargon technique et plus de souplesse dans les process.


La facture électronique, les devis en ligne, le coffre-fort électronique, portail déclaratif, la gestion électronique des documents, le cloud, et surtout le Bigdata… Tout cela devrait permettre aux experts-comptables de baisser leurs tarifs et d’augmenter la satisfaction de leurs clients,  selon vous ?

Cela paraît évident, étant donné qu’une partie du travail va être automatisé. Les coûts fixes vont forcément baisser et pourront alors être déportés vers des postes de communication, marketing, ou encore démarche client.

De nombreux collaborateurs devront être reclassés et former à d’autres tâches.

A mon avis, le vrai enjeu des experts-comptables, c’est de sortir de leur coquille et de se mettre à la place des entrepreneurs (placer le client au centre de l’offre commerciale), alors qu’ils n’ont pas été formés pour cela. D’ailleurs, ces nouvelles compétences devraient être intégrées dans leur cursus de formation.


 

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La comptabilité ce n’est finalement rien d’autre que des data à collecter, à exploiter en continu puis à restituer pour satisfaire aux exigences réglementaires. Peut-on envisager que les entreprises développent des plateformes robotisées qui permettraient aux experts de se concentrer sur le conseil?

D’après un article publié le mois dernier à propos des cabinets d’expertise comptable 100% en ligne, sachant qu’il y a plus de 21 000 sociétés et associations d’expertise comptable en France, seulement un peu plus d’une dizaine ont développé une offre 100% digitale. C’est édifiant ! La technologie est prête mais personne ne semble vouloir l’utiliser…

Toutefois, je ne considère pas ces offres comme des « plateformes robotisées ». On est loin d’un outil convivial, simple d’utilisation et compréhensible dont rêve tout entrepreneur.

A l’inverse, actuellement, des sociétés qui ne sont pas liées au milieu de l’expertise comptable, mais plutôt à celui de l’entrepreneuriat, proposent des solutions « tout inclus », à destination des entrepreneurs. Attention, ce ne sont pas des offres low cost, puisque la stratégie est clairement qualitative.

Ce sont ces nouveaux services qui vont pousser les experts-comptables à devoir faire évoluer rapidement leur offre.

On peut imaginer des sociétés intermédiaires, entre les entrepreneurs et différentes sociétés de conseil (expert-comptable, huissier, avocat, juriste, notaire…) dont l’entrepreneur aura besoin dans le cadre de la vie de sa société. Ainsi, l’entrepreneur aurait un interlocuteur unique, ce qui serait beaucoup plus cohérent et rassurant pour son activité.


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